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La philosophie

Vlady Stevanovitch travail interne

L’idée de parler de sa philosophie aurait fait rire Vlady. On peut cependant appeler ainsi, faute de mieux, les propos qu’il a tenus dans de nombreux textes et parfois dans ses cours, et qui tiraient les conséquences de sa pratique pour sa conception du monde. Les opinions exprimées par Vlady étaient fortes et suscitent la polémique. C'est d’ailleurs leur but : ébranler les certitudes des lecteurs et auditeurs sur la défensive…

Tout d’abord, il avait une vision très critique de la capacité des humains à percevoir la réalité, en commençant par leur propre corps. Pour lui, nous sommes les jouets de nos cinq sens et de notre raison. Nécessaires pour assurer notre survie matérielle, ils nous construisent une image grossière de la réalité, et nous y maintiennent si nous ne recherchons pas une sensibilité intérieure plus subtile. Le matérialisme et le scientisme naïf de notre civilisation ne font que renforcer cette tendance. Vlady a des propos très durs sur notre arrogance de « civilisés » et sur l’impérialisme et l’irresponsabilité des scientifiques.

« La vie ! La vie, mes enfants ! La vie ! Ce jaillissement intarissable de l’impossible, ces chefs-d’œuvre à jamais inégalables ! Quand on a appris à voir et à sentir la vie, tout le reste paraît si étriqué et si insignifiant que c’en est ridicule. Une table se met à tourner toute seule ? La belle affaire ! »

Vlady Stévanovitch (La voie du Tai ji Quan, p. 224.)

Il rejette tout autant les théories fumeuses sur des réalités cachées ou des mondes parallèles. Pour lui, tout est là, à la portée de qui veut bien se donner la peine de s’intéresser à la vie et à la réalité de manière fine. Ainsi, pour lui, il n’y a pas de phénomènes « paranormaux », de miracles ou « d’êtres supérieurs ». Il n’y a que des manifestations réelles des potentialités, encore mal comprises, du vivant. Le Chi est le véhicule des manifestations de la vie, et tant qu’on n’aura pas mieux compris la nature du Chi – notamment ses rapports avec la volonté – on gardera une vision tronquée du monde. La pleine réalité est accessible par les pratiques internes, et non par un discours intellectuel. Les ouvrages de Vlady dénoncent et rejettent toutes les impostures intellectuelles, mais ne proposent pas de théorie de rechange. Il nous ramène systématiquement à la pratique.

Enfin, Vlady enseigne que la vie n’a pas d’autre sens qu’elle-même. Elle est une fin en soi, et son développement et son accroissement font partie d’un ordre cosmique qui dépasse très largement nos destins individuels ou le devenir d’une espèce. Vlady a nommé cette logique fondamentale de développement du vivant le « Bios », et son œuvre ne propose rien de plus comme catégorie « spirituelle ».

Pour s’intégrer dans l’ordre du vivant, notre seul devoir individuel est de protéger et de propager la vie, la sienne propre d’abord (nécessairement), et celle des autres. Une des manifestations du Bios est l’amour, qui permet aux individus de dépasser leur individualité. Cet amour prend des formes diverses, toutes importantes : l’amour de soi d’abord, auquel Vlady donne un sens très physique, presque cellulaire, et en l’absence duquel l’autodestruction fait ses ravages. L’amour des autres : au sein d’un couple, entre la mère et l’enfant, entre humains, et finalement entre vivants. La guerre et la violence, au sujet desquelles Vlady a pourtant écrit des pages déchirantes, ne sont que des déviations pathétiques et finalement superficielles du point de vue du Bios. Il en va de même des dérives de notre civilisation, pourtant selon lui plus destructrices que les agressions volontaires de la guerre.

« S’unir à autrui, se dépasser en oubliant l’amour de soi, renoncer au profit des autres, s’exposer pour protéger d’autres vies, se sacrifier. Il n’y a que l’homme civilisé qui doit réapprendre ce comportement qui est propre à tout ce qui vit, depuis les infusoires et les insectes jusqu’à l’Australopithecus et l’Homo neanderthalensis. »

Vlady Stévanovitch (La Biosophie, p. 140)