Centre Pierre Boogaerts

DEVENIR ENSEIGNANT
DE L'ÉCOLE DE LA VOIE INTÉRIEURE
par Vlady Stévanovitch

Pour devenir professeur de Taï Ji Quan, il faut avoir certaines dispositions. Il faut aussi disposer du temps nécessaire à la pratique.

Dans d'autres domaines, dès qu'on a mémorisé le volume de connaissances requis on peut enseigner et transmettre. On peut préparer ses cours en se rafraîchissant la mémoire. Il suffit de consulter les bouquins.

Rien de tel n'est possible dans notre discipline. Elle n'est pas basée sur une connaissance conservée dans la mémoire, mais sur le développement de certaines facultés corporelles et mentales. Pour pouvoir transmettre, il faut les avoir acquises. Ce n'est possible que par un enseignement direct et personnel.

Or, trop souvent, on s'imagine que ces facultés à développer et à transmettre, consistent à percevoir la réalité du Chi.

Quand on est capable de sentir le Chi, tout ne fait que commencer. Découvrir les sensations dues aux mouvements du Chi signifie seulement retrouver une sensibilité naturelle. Ça signifie se réveiller et sortir du sommeil dans lequel nous a plongés notre éducation. Ce n'est rien de plus que simplement redevenir normal. Il reste encore tout à faire pour maîtriser le Chi et pour apprendre le Tai Ji Quan.

Dans le style que nous pratiquons, ces perceptions sont indispensables à l'exécution correcte des mouvements. Mais ce n'est pas tout. Ce sont des yeux qui s'ouvrent. Ce sont des oreilles qui se débouchent et qui permettent d'entendre des sons. Cette ouverture constitue une étape souvent très impressionnante dans la vie du pratiquant. En effet, être sourd et découvrir en quelques semaines le monde des sons est un événement spectaculaire. Ça donne des possibilités qui étaient inaccessibles, et qui le restent pour ceux qui n'ont pas la perception des sons.

Vlady StévanovitchMais, si on a cette perception, on n'est pas musicien pour ça. Encore moins professeur de musique! C'est seulement alors qu'il devient possible d'apprendre à jouer d'un instrument. Et cet apprentissage est long. Le temps pour devenir chef d'orchestre ou compositeur se compte en décennies.

Pratiquer notre style signifie souvent découvrir le monde du Chi. Parfois ça arrive même rapidement. Le novice se sent enrichi de quelque chose que son entourage ignore. Et le voilà qui se met à enseigner... le Taï Ji Quan. Holà! Holà, pas si vite! Ne confondons pas. Le Taï Ji Quan est un art. Et un art, ça ne s'apprend pas en quelques mois, ni en quelques années. L'art ça se cultive, ça se perfectionne, ça s'élabore. Et de toute façon il nécessite une maturation. Posséder un art signifie qu'on a consacré des milliers d'heures à l'apprentissage. Et des dizaines de milliers d'heures à la pratique.

On peut être un pratiquant assidu qui se délecte de ses perceptions et des états d'âme que lui procure l'exécution de la forme. Pour enseigner il faut plus que ça. Il faut transmettre. Il faut avoir la chose qui se transmet. Car l'art du Taï Ji Quan ne s'apprend pas. On ne peut enseigner le Taï Chi. Les indispensables instructions et descriptions que l'élève reçoit ne pourront jamais suffire pour lui apprendre à faire des mouvements justes en s'y conformant. L'art du Taï Ji Quan est transmis. Pour recevoir la transmission il faut imiter le professeur. Il faut se couler dans ses mouvements, se laisser porter. S'imprégner de la chose. Il faut découvrir le plaisir de suivre. Car on ne peut expliquer une posture ou un enchaînement. Il n'y a pas de réponse à la question: « Pourquoi comme ça? ». On peut, bien entendu, avec un peu d'imagination, en donner 10 000 justifications. Aucune n'est bonne.

La raison de chaque détail se trouve dans le tout. Et le tout concerne les impératifs de la manipulation du Chi aussi bien que la logique du combat, réminiscence des origines préhistoriques du Taï Ji Quan. Aussi bien la logique de la rééducation corporelle que les aspects de la recherche profonde de communion et d'harmonie. Tout cela est indéfinissable, inexplicable, indescriptible. Il faut montrer. Il faut faire découvrir.

Le Taï Ji Quan change d'une école à l'autre. A l'intérieur de la même école, d'un professeur à l'autre. Et chez le même professeur, il change d'une année à l'autre. Parce que le Taï Chi, c'est quelque chose de vivant. C'est une expression de la Vie. Un Taï Chi codifié, toujours le même, rigoureusement formel est un Taï Chi mort. Pour apprendre ça, on peut se passer de professeur. Un bouquin suffit.

Tu n'enseignes pas avec un livre à la main. Le poster que tu as accroché sur le mur de ta classe ne te sert à rien. A tes élèves non plus. Tu transmets. Et le Taï Chi que tu transmets doit être celui qui s'impose à toi après une longue pratique de la forme rigoureuse, épurée jusqu'à en faire ressortir l'essence même, l'absolue logique du corps et du mouvement. Ton Taï Chi suit les courants énergétiques du lieu et du moment et n'est jamais deux fois le même. Tu es à l'écoute des énergies et ce sont elles qui guident tes mouvements. Tu ne cherches pas le mouvement juste. Il se fait. Tu n'essaies pas de faire exprès ce qui se fait tout seul sous l'effet du Chi. C'est comme l'action d'un aimant qui passe sous un carton portant de la limaille de fer. Les petits grains s'ordonnent tout seuls selon le champ magnétique. Tenter volontairement de faire le mouvement juste en Taï Chi, sans être à l'écoute des énergies, c'est comme essayer de ranger sans l'aimant, à la main, tous les grains de limaille dans un ordre voulu.

Lorsque ce sont les énergies qui dirigent le mouvement, celui-ci est toujours juste. Et ce sera toujours celui qui reflète de façon parfaite cette logique interne du corps découverte à travers la pratique.
Ton rôle de professeur c'est de la faire découvrir à tes élèves. Et à leur apprendre à écouter le langage de l'espace. La forme que tu leur enseignes n'est que l'occasion où l'on écoute et où on découvre. Cette chose qui est toute autre chose, comme dirait Nicole.


Aller à la page suivante

Copyright © Ecole de la Voie intérieure - 2013
Facebook Art du Chi Québec